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La psychanalyse en procès - Le Nouvel Observateur Hors-série Auteur : Collectif

L’inconscient par imagerie cérébrale ? L’imagerie anatomique et fonctionnelle du cerveau est apparue, comme discipline à part entière, à la fin des années 80, bouleversant depuis l’approche de la connaissance du cerveau et de son fonctionnement, jusque-là surtout axée sur la compréhension des états pathologiques. L’imagerie cérébrale, pouvant se pratiquer sur l’homme sain, permet en effet d’interroger le couple cerveau-cognition, en amont de toute pathologie, selon un modèle précis, celui de l’explication des grandes fonctions intégrées, comme le langage, le raisonnement logique, la conscience ou encore la perception visuelle. Sont ainsi décrites des structures en réseaux, des fonctionnalités, des connexions qui permettront peut-être un jour d’expliquer le tout du cerveau, sain ou pathologique. Se verra peut-être démontrée scientifiquement la conscience, voire l’inconscient (lui-même décliné en états intermédiaires). Autrefois, la folie se montrait. Les descriptions de visu faites par Charcot de l’hystérie l’attestent. Les rapports entre les lésions de certaines parties du cerveau et des troubles pouvant en résulter, moteurs par exemple, étaient déjà affirmés. L’anatomie était alors naturelle, pensée et dessinée à partir de l’observation du vivant et confirmée par l’examen post mortem. Elle était surtout comprise par la négative, par des tentatives d’explication, parfois hasardeuses, de dysfonctionnements observés. Obsession ancienne que celle de la description directe, comme nous le prouvent certaines œuvres parvenues jusqu’à nous : les célèbres écorchés réalisés au XVIIIe siècle par Honoré Fragonard, professeur d’anatomie à l’école vétérinaire d’Alfort, obsédé par les corps morts ; à la même époque, les traités d’anatomie de Félix Vicq d’Azyr ou d’Albrecht Von Haller ; au XVIe siècle, les dissections de l’encéphale, richement commentées, de Dryander, professeur à Marburg, sur des cadavres de suppliciés offerts par le Prince de Hesse. Aujourd’hui, et en quelques dizaines d’années seulement, l’étude anatomique du cerveau a subi une double révolution. L’observation n’est plus tout à fait naturelle, mais de plus en plus virtuelle, en trois dimensions ; la connaissance n’attend plus le pathologique, elle se veut et elle se fait désormais compréhension des phénomènes sains, du fonctionnement et des comportements normaux. Le cerveau se montre en images, il se met en scène, et la chorégraphie du chercheur ou du clinicien vise plus à en appréhender les mécanismes qu’à le prouver par la dissection. À la force de l’image anatomique (IRM) s’ajoute l’exploration fonctionnelle (IRMf), permettant d’effectuer des corrélations anatomo-fonctionelles précises. C’est la force de l’imagerie médicale, ensemble complexe de techniques d’investigations non invasives (en général), que de permettre une exploration fonctionnelle, c’est-à-dire d’essayer de comprendre une structure cérébrale en action de dix mille milliards de neurones et de cent mille milliards de connexions (dix mille connexions par neurone). Avec l’essor des techniques non invasives, la peur ancestrale d’ouvrir le corps et de laisser s’échapper l’âme humaine disparaît : la querelle autant théologique que scientifique du XIIIe siècle n’est plus pertinente. L’âme est-elle située dans les « ventricules cérébraux » comme le pensera plus tard Léonard de Vinci ? Convient-il encore, selon une conception dualiste, de distinguer l’âme et le corps ? L’anatomie virtuelle nous invite à penser le corps en mouvement, dans son intégralité, à le visionner sans l’ouvrir, à associer le voir et le savoir, à renouveler notre questionnement métaphysique, à partir cette fois d’une ontologie de la présence et d’une compréhension nouvelle de la matérialité du corps et du cerveau en particulier. C’est ce glissement « voir, savoir », pour reprendre l’expression de Michel Foucault dans Naissance de la clinique, qu’il convient d’analyser, à mesure que la connaissance des mécanismes de la conscience progresse également car elle remettrait en cause (selon certains) un acquis récent, celui de la psychanalyse (et toute la psychanalyse ?) : l’inconscient. Si l’imagerie permet un jour de tout montrer (donc de tout savoir) du fonctionnement cérébral, que restera-t-il alors de l’affirmation de Freud selon laquelle, avec l’inconscient, « le Moi n’est plus maître dans sa propre maison ». Cette volonté affirmée de compréhension par l’imagerie fonctionnelle est d’autant plus déstabilisante qu’avec l’anatomie probabiliste qui se développe, la possibilité de comparer des individus à partir de localisations anatomiques rapportées à des référentiels, la modélisation-normalisation de l’homme est en marche, visant à anticiper avec toujours plus de précision les comportements, donc à maîtriser un peu plus encore le sujet existentiel. C’est donc moins l’imagerie cérébrale en tant que telle qui pose problème (elle prouve au quotidien du soin son extrême utilité) que l’anticipation probabiliste, aussi rigoureuse soit-elle, aux conséquences éthiques difficilement mesurables. L’imagerie cérébrale permet une approche neuroradiologique de phénomènes très complexes, qu’il est sommairement possible de classer soit dans un système émotionnel, soit dans un système cognitif. Émotion et cognition entretiennent très certainement des rapports étroits. Peut-être est-il permis de penser que ce que les psychanalystes appellent inconscient est en fait cette partie émotionnelle du cerveau, difficilement localisable (mais très sûrement située), peu accessible au cerveau cognitif et conscient dans l’état actuel des connaissances. Cet inconscient ferait appel à des chemins de la mémoire différents, avec des déclencheurs émotionnels mal connus, mais reliant le passé au présent du sujet existentiel et expliquant peut-être les phénomènes de transfert. L’inconscient pourrait donc avoir une explication neuro-anatomique, comme les autres mécanismes du cerveau, mais peu ou pas encore connue. Comment explorer scientifiquement cet inconscient ? Est-ce même possible, voire simplement souhaitable ? Ce sont essentiellement les mesures du métabolisme énergétique et des flux sanguins cérébraux qui permettent de visualiser et de comprendre les niveaux d’excitation neuronale ou synaptique qui témoignent de l’activité mentale, qu’elle soit pathologique ou non, consciente ou pas. Ce qui s’applique à des affections psychiatriques précises (pédopsychiatrie, certaines psychoses telles la schizophrénie ou certains phénomènes hallucinatoires), au cerveau de la cognition, peut-il être étendu à l’étude de l’inconscient ? Accéder in vivo au fonctionnement du cerveau est aujourd’hui possible de différentes manières.Les techniques nouvelles ont autorisé et encouragé la création de projets de cartographie anatomo-fonctionnelle du cerveau humain. Pour être significatives, c’est-à-dire interprétables, les images fonctionnelles d’un individu doivent être rapportées à ses images anatomiques (obtenues le plus souvent par IRM) et, dans un second temps, comparées avec les informations fonctionnelles issues de plusieurs individus.La connaissance est donc cumulative et comparative pour ce qui est de la cognition, et elle impose la mise en correspondance des différentes anatomies individuelles avec un modèle universel de l’anatomie cérébrale. Question :l’inconscient répond-il à la même épistémologie ? L’exploration fonctionnelle du cerveau, par les neurosciences, n’en est qu’à ses débuts. Elle permet déjà d’approcher d’un peu plus près le fonctionnement formidablement complexe des systèmes neuronaux de la conscience, de comprendre certaines affections psychiatriques. L’imagerie cérébrale nous aide-t-elle réellement à appréhender l’inconscient ? Rien n’est moins sûr, même si la confrontation entre la psychanalyse et les sciences biomédicales ne peut-être qu’enrichissante (si toute volonté hégémonique est définitivement écartée, et s’il existe un consensus sur le contenu de certains mots ou concepts). L’inconscient renvoie à une histoire personnelle, celle du sujet existentiel, qui s’accommode mal d’une exploration virtuelle. C’est sûr, il est aisé d’expliquer les chemins de la conscience qui nous permettent de dire qu’Isabelle a les yeux noirs, mais quelle technique permettra-t-elle d’expliquer l’émotion ressentie par le sujet qui éprouve ce regard précis et non cet autre ? Peut-être faut-il se ranger à l’avis d’Antonio Damasio lorsqu’il affirme que « l’esprit survivra à l’explication de sa nature ». Bernard-Marie DUPONT Le Nouvel Observateur Hors-série numéro 56, Octobre/Novembre 2004, La psychanalyse en procès
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